Un employé insulté par un usager. Une infirmière menacée. Un préposé qui encaisse, encore, « parce que ça fait partie du métier ».
On appelle ça de l'incivilité. C'est en réalité le symptôme d'une fracture beaucoup plus large.
La déliaison sociale ne s'arrête pas à la porte de l'organisation
Il est une fracture silencieuse qui ne fait aucun bruit, mais dont les répercussions ébranlent le cœur même de nos organisations.
À une époque marquée par la vitesse, l'hyperconnexion technologique et l'effritement des repères collectifs, nous assistons à ce que les psychosociologues nomment l’emprise de la déliaison. Le tissu social s'étiole. Les individus, rétractés dans un réflexe de protection ou d'anxiété face à un monde incertain, se replient sur eux-mêmes. Les espaces publics perdent leur fonction de rencontre, et ce qui constituait autrefois le « vivre-ensemble » se dissout dans des trajectoires atomisées.
Pourtant, l'humain n'est pas fait pour vivre en atome isolé. Et lorsque cette déliaison sociétale franchit le seuil de nos entreprises et de nos institutions, elle ne reste pas à la porte. Elle transforme nos milieux de travail en miroirs de ces tensions contemporaines.
Ce que la théorie de la vitre brisée nous apprend
Zimbardo, Wilson et Kelling l'ont démontré : un premier signe de désordre toléré appelle le suivant. L'impunité s'installe. L'incivilité se multiplie.
Dans nos services publics, nos réseaux de santé, nos organisations de service : le même mécanisme opère. Ce qu'on laisse passer une fois, on le subit deux fois.
Lorsque le lien social s'affaiblit, la confiance mutuelle s'effondre. C'est ici que la célèbre Théorie de la vitre brisée (développée par Zimbardo, Wilson et Kelling) trouve une résonance saisissante dans nos environnements de travail : si l'on laisse une première dégradation ou un premier signe de désordre sans réaction, l'impunité s'installe et l'incivilité se multiplie.
Dans nos équipes en première ligne — qu'il s'agisse de services publics, de réseaux de santé ou d'entreprises de services —, la déliaison sociale se manifeste brutalement sous la forme de violences externes : incivilités, verbalisations agressives, impatience, contestation systématique.
Mais l'agression ne tombe pas du ciel
Les travaux en psychopathologie du travail (Dejours, enquête SUMER) sont clairs : les violences du public ne sont pas une fatalité extérieure. Elles prospèrent là où l'organisation elle-même est fragilisée.
→ Des délais d'attente causés par un manque de ressources→ Des procédures rigides qui déshumanisent le contact→ Une information mal transmise→ Des équipes isolées, sans espace de retrait ni soutien
L'incivilité tolérée devient un poison lent. Elle use l'estime de soi, installe la détresse, nourrit l'épuisement.
Le piège dans lequel tombent encore trop d'organisations
Un numéro d'aide. Un atelier de gestion du stress. Une capsule de résilience.
Ces mesures individuelles ont leur utilité pour soutenir une personne en crise. Mais elles soignent la blessure sans jamais retirer l'épine.
La vraie prévention des RPS ne demande pas aux gens d'être plus résilients face à l'insoutenable. Elle exige un diagnostic organisationnel honnête :
• La charge de travail est-elle soutenable ?• Les équipes ont-elles une réelle marge de manœuvre face à l'imprévu ?• Le soutien des collègues et des gestionnaires est-il présent, ou seulement affiché ?• Les décisions sont-elles perçues comme justes ?
Ce n'est plus une option, c'est une obligation
Au Québec, la modernisation de la LSST (dont la Loi 27) est sans équivoque : l'employeur doit identifier, contrôler et éliminer les risques psychosociaux, au même titre que les risques physiques. La jurisprudence récente confirme que les simples rappels aux procédures ne suffisent plus face à des situations de violence récurrente.
Mais au-delà de l'obligation légale, il y a un choix de posture.
L'organisation comme espace de re-liaison
Prévenir les RPS, ce n'est pas cocher des cases. C'est un acte de civilisation, à l'échelle d'une équipe.
Dans un monde qui se fragmente, l'organisation reste l'un des derniers lieux où le collectif s'invente encore. Elle peut choisir d'en être le reflet — ou l'antidote.
Et vous : dans votre organisation, l'incivilité est-elle encore traitée comme un problème individuel, ou reconnue comme un signal organisationnel ?
Réparer le lien : Cocréer des espaces de discussion sur le travail
Comment faire face ? La clé d'une prévention primaire réussie ne réside pas dans des injonctions descendantes, mais dans la reconstruction de la confiance et du dialogue.
- Soutenir les gestionnaires de proximité : On ne peut pas demander à un manager de protéger la santé mentale de son équipe si l'organisation ne lui donne aucun pouvoir d'arbitrage sur les charges de travail ou les ressources.
- Instaurer des espaces de discussion authentiques : Offrir des moments où les équipes peuvent parler du travail réel — de ce qui fait obstacle, des dilemme éthiques, des agressions vécues — sans crainte d'être jugées ou stigmatisées.
- Tracer une ligne claire contre l'incivilité : Refuser collectivement la banalisation des violences externes en mettant en place des protocoles clairs d'interventions, de signalement et de soutien immédiat après un incident.
Réparer le lien : trois leviers concrets
- Donner aux gestionnaires de proximité un vrai pouvoir d'arbitrage sur la charge et les ressources — on ne peut pas leur demander de protéger une équipe qu'ils ne peuvent pas outiller.
- Créer de véritables espaces de discussion sur le travail réel : les obstacles, les dilemmes, les incidents vécus, sans crainte d'être jugé.
- Nommer une ligne claire contre l'incivilité, avec des protocoles concrets d'intervention, de signalement et de soutien immédiat après un événement.
La « Vitre brisée » organisationnelle : L’escalade des violences externes
Lorsque le lien social s'affaiblit, la confiance mutuelle s'effondre. C'est ici que la célèbre Théorie de la vitre brisée (développée par Zimbardo, Wilson et Kelling) trouve une résonance saisissante dans nos environnements de travail : si l'on laisse une première dégradation ou un premier signe de désordre sans réaction, l'impunité s'installe et l'incivilité se multiplie.
Dans nos équipes en première ligne — qu'il s'agisse de services publics, de réseaux de santé ou d'entreprises de services —, la déliaison sociale se manifeste brutalement sous la forme de violences externes : incivilités, verbalisations agressives, impatience, contestation systématique.
Mais ne nous y trompons pas. Comme l'ont démontré les recherches en ergonomie et en psychopathologie du travail (notamment à travers l'enquête SUMER ou les travaux de Christophe Dejours), les agressions du public ne procèdent pas d'une fatalité extérieure ou d'une simple « mauvaise rencontre ». Elles prospèrent là où l'organisation du travail est elle-même fragilisée :
- Des délais d'attente inexpliqués par manque de ressources ;
- Des procédures rigides qui déshumanisent le contact ;
- Un manque de clarté dans l'information transmise ;
- Des équipes isolées, privées de soutien ou d'espaces de retrait sécurisés.
L'incivilité agit alors comme un poison à petit feu. Tolérée ou banalisée sous prétexte qu'elle « ferait partie du métier », elle érode l'estime de soi des travailleurs, installe un climat de détresse et alimente une spirale d'épuisement.

Le piège de l’individualisation : Remettre l’organisation au centre
Trop souvent encore, la réponse face à la souffrance psychique ou à la violence subie consiste à individualiser le problème : on offre un numéro vert, des séances de gestion du stress ou un atelier de relaxation.
Bien que ces mesures d'aide individuelle (prévention secondaire ou tertiaire) soient utiles pour soutenir une personne en crise, elles ne traitent jamais la cause. Proposer une heure de méditation à un employé surchargé ou exposé à des agressions répétées sans revoir les conditions de son travail revient à panser une blessure sans retirer l'épine.
La véritable prévention des Risques Psychosociaux (RPS) ne consiste pas à demander aux individus d'être plus résilients face à l'insoutenable. Elle exige de porter un regard lucide et scientifique sur les facteurs organisationnels :
- La charge et le rythme de travail : Sont-ils réalistes et soutenables ?
- La latitude décisionnelle et l'autonomie : Les équipes disposent-elles des marges de manœuvre pour réagir face à l'imprévu ?
- Le soutien social et la reconnaissance : Existe-t-il une véritable solidarité entre collègues et un appui proactif des gestionnaires ?
- La justice organisationnelle : Les arbitrages et les décisions sont-ils perçus comme équitables ?

Une obligation légale, éthique et sociétale
Pour les directions et les responsables RH, la prévention des RPS n'est plus une option managériale ou un supplément d'âme. Les cadres législatifs (notamment les modernisations de la Loi sur la santé et la sécurité du travail au Québec ou le Code du travail en France) imposent désormais une obligation claire : l'employeur doit identifier, contrôler et éliminer les risques psychosociaux au même titre que les risques physiques.
La jurisprudence récente le rappelle fermement : face à des situations de violence ou de détresse récurrente, la passivité ou les simples rappels aux procédures ne suffisent plus. L'employeur est tenu de mettre en œuvre des méthodes d'évaluation rigoureuses, de former ses encadrants et d'aménager l'organisation pour protéger l'intégrité psychique de ses équipes.
Mais au-delà de la contrainte légale, se dresse un impératif éthique.
Dans un monde émietté, l'entreprise et l'institution publique demeurent parmi les rares lieux où s'invente encore le travail collectif. Elles ont le pouvoir — et la responsabilité — d'être des espaces de re-liaison.

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